• Jules Verne évoque peu le passage par une institution. L'école primaire n’apparaît que deux fois, dans L'épave du Cynthia, et dans le Château des Carpathes. Pourtant, les personnages populaires font preuve d'instruction, parfois la lecture et l'écriture, parfois bien au-delà, comme en témoignent Conseil, domestique d'Arronax dans Vingt mille lieues sous les mers, qui sait parcourir toute l'échelle du vivant, des embranchements, groupes et classes jusqu'aux espèces et variétés, ou Ben-Zouf, l'ordonnance d'Hector Servadav qui cite Robinson et Vendredi. Preuve s'il en était que l'école a été fréquentée par ces fils du peuple.    

    Pour le romancier, la véritable éducation se joue ailleurs. Le voyage est initiatique : Dick Sand, "Capitaine de quinze ans", après avoir affronté cataclysme naturels et barbarie humaine, est devenu un "homme". A Axel, entraîné par Lidenbrock dans un Voyage au centre de la Terre, sa fiancée déclare : " Au retour, Axel, tu seras un homme. " Le jeune Robert Grant est aussi formé et transformé par l'aventure ; " Comme il a grandi, c'est un homme ", constate son père, le Capitaine Grant, en le retrouvant. Comme les jeunes naufragés de Deux ans de vacances : " Les petits étaient presque des grands presque des hommes ", conclut le roman. Les Tribulation d'un Chinois en Chine, le philosophe Wang veut enseigner le bonheur à Kin-Fo qui, dans ses " tribulations ", apprend " quel est le prix de la vie ". L'Ecole des Robinsons reitère le procédé. Pour Godfrey qui éprouve " une lassitude prématurée du monde ", un oncle éducateur organise un faux naufrage qui se transforme en vrai épreuve au bout de laquelle Godfrey devient " un nouvel homme ".

    Mais pour être école de la vie, l'aventure a besoin de médiateurs, de maîtres de la vie. Verne en établit plusieurs sortes. Il y a d'abord les communicants du savoir. Dans Mathias Sandorf, l'ingénieur Pierre Bathory donnz à un saltimbanque " une instruction primaire très complète " ; Paulina Barnett fait de même pour une jeune indienne dans Le Pays des fourrures ; Cyprien Méré apprend à lire à un jeune cafre dans L'Etoile du Sud, rôle que joue aussi Jean Keller dans Le Chemin de France pour le soldat Natalis.

    Le maître, le vrai, communique bien plus que le savoir. Cyrus Smith, dans L'Île mystérieuse, noue avec le jeune Harbert une relation éduquant/éduqué qui a aussi un objectif : " Si je meurs, pensait Cyrus Smith, c'est lui qui me remplacera. " Le capitaine Nemo, maître du Nautilius, est aussi maitre du professeur Aronnax à qui il apporte la connaissance des " derniers secrets de la planète ". Le roman tout entier est une relation pédagogique et amoureuse, qui passe, du côté d'Aronnax, par la fascination de la connaissance inouïe , du côté de Nemo, par le plaisir de la communiquer dans une relation de respect mutuel.     

     

     

     


    votre commentaire
  •  

    Jules Verne marchant de rêve

    Les histoires de Jules Verne ont une structure de récits d'aventures qui arrive à point nommé dans le contexte de l'époque, avec une nouvelle étiquette de "romans scientifiques". L'intrigue du roman vernien semble convaincante et plausible, mais elle ne peut avoir lieu en réalité. Verne vend du rêve et de la mythologie. Son écriture est simple et directe. Les enfants lisent et, devenus adultes, ils se souviennent d'avoir rêvé des aventures de Hatteras, de Nemo ou de Fogg. Les illustrations font parties du rêve. Aussi réalistes que possible, elles impriment des lieux et des situations dans la mémoire du lecteur, elles participent à la création d'une aventure rêvée que le texte souligne et soutient.

     L'un des dernier romantique,Verne utilise le thème du voyage ponctué de découvertes et d'aventures pour apporter des connaissances aux familles françaises et faire vivre par procuration le émotions générées par les "mondes connus et inconnus". Jonglant avec son lecteur, à travers un feuilleton ou un livre, le récit que propose Verne donne l'illusion de la fermeture, la fin de l'aventure initiatique. Le lecteur croit l'histoire terminée, mais en fait, il reste sur sa faim et sa soif de connaissances. En utilisant l'énumération pour donner l'illusion de la connaissance exhaustive, Verne facilite la frustration de ses lecteurs par le biais d'un avenir promis que les dernières décennies du XIXè siècle ne pouvaient imaginer pauvre et misérable. 

    La fin de la plupart des romans est donc heureuse. Et si aujourd'hui le "steampunk" - un XIXè siècle de science-fiction où tout fonctionne à la vapeur - connait un tel succès, peut-être est-ce parce que l'avenir nous parait sombre et peu optimiste... Tout cela crée l'image d'un Jules Verne tutélaire apportant, aussi bien à ses héros qu'à ses lecteurs, un avenir rassurant.

       


    1 commentaire
  • Verne, Hetzel et le succès

    Comment l'écrivain Jules Verne est-il devenu cet archétype populaire ? Comment ces deux mots de cinq lettres, Jules et Verne, sont-ils devenus une expression séparée de ses racines, symbolisant la modernité, l'aventure, le risque, l'exceptionnel et la nouveauté ? Pourquoi est-ce l'auteur qui a subi ce processus populaire et pas un de ses héros, comme Némo ou Michel Ardent ou Phileas Fogg ? Bien que Némo et Fogg aient également été utilisés, et avec succès, dans le domaine publicitaire, ils n'ont pas connu le destin sans précédent de l'expression "Jules Verne"

    C'est au début des années 1860 que l'éditeur Pierre-Jules Hetzel découvre le talent de Jules Verne. S'appuyant sur l'auteur,  pour promouvoir ses activités d'édition, Hetzel a orienté progressivement sa stratégie marketing sur le nom de Jules Verne. Un nom facile à retenir, deux sons simples, Jules et Verne. Il devient rapidement l'auteur phare des Editions Hetzel. La première étape a été franchie en 1866 par l'éditeur quand il a imprimé Voyages et aventures du capitaine Hatteras avec, pour titre générique, les Voyages extraordinaires. Un coup de génie, car à partir de ce moment-là, le nom de Jules Verne possède un attribut  : "extraordinaire". Tant et si bien que Paul d'Ivoi dut se contenter du titre générique de Voyages excentriques, beaucoup moins accrocheur. 

    Un autre coup de génie fut de faire de Jules Verne un feuilletoniste. Tous les quinze jours, les familles françaises pouvaient profiter du nouvel épisode d'un roman vernien. Le Magasin d'éducation et  une de récréation a assuré une présence continue du nom de l'auteur dans l'esprit des lecteurs. Hetzel négociait aussi avec les grands quotidiens de l'époque pour que les romans de Jules Verne y soient publiés sous forme de feuilletons. 

    Un autre succès marketing de Hetzel fut d'avoir l'Education nationale comme client. D'abord, il a créé sa Bibliothèque des Succès scolaires, une collection où de nombreux romans de Verne ont été publié. En plus de cela, il a revêtu les éditions illustrées de Verne de couvertures mentionnant un prix scolaire pour les élèves méritants des écoles de la francophonie. Procédé qui a assis la réputation de Jules Verne comme auteur pour enfants.  

     

     

      


    votre commentaire
  • Le 21 juillet 1895, à un haut fonctionnaire ironique qui lui dit " Mais c'est du Jules Verne ! " le général Lyautey répliqua : " Mais mon Dieu ! oui, mon bon monsieur, c'est du Jules Verne. Parce que depuis vingt ans les peuples qui marchent ne font plus que du Jules Verne - et que c'est pour n'avoir pas voulu " faire du Jules Verne " que le Comité d'artillerie a fait en 1870 écraser nos canons à chargement par la bouche par l'artillerie Krupp ; que le conseil des Ponts et chaussées a trouvé suffisante la digue de Bouzey, que la première crue a enlevée ; que toutes les académies retardent. Le téléphone, l'électricité, Chicago, le railway du Pacific, c'est du Jules Verne ! "

    Cette phrase célèbre marque le début du symbole, de l'icône "Jules Verne ", qui n'a plus rien en commun avec l'écrivain et son oeuvre. Jules Verne est devenu un concept, un archétype évoquant l'aventure.

    " Je suis un successeur de Jules Verne " affirmait Steve Fossett (1944 - 2007). Marin, pilote, aventurier, détenteur de 62 records de distances et d'altitude, Fossett n'avait probablement jamais lus Verne. Mais le 4 octobre 2004, l'avions expérimental SpaceShipOne est sorti de l'atmosphère terrestre avec, à son bord, un autographe de Jules Verne  : grâce à sa relation avec la société responsable du vol, Fossee a fait en sorte qu'une lettre signée par l'écrivain soit du voyage. Revenu sur Terre, le document est, depuis 2008, exposé dans la collection Jules Verne de la Maison d'Ailleurs, à Yverdon-les-bain en Suisse.

         Grâce à tous les produits secondaire générés par le nom de Jules Verne, et parce que les romans verniens n'ont cessé d'être publiés dans des éditions pour enfants, dans des versions abrégées, mutilées, parfois de manière telle qu'ils en sont devenus infantiles, Jules Verne a continué à être lu. Traduite en au moins 95 langues, l'oeuvre couvre toute la planète. 

     

     

     


    votre commentaire
  • Verne a été lu, mais rarement "adoubé" par ses pairs au motif que ses livres adressés à la jeunesse ne pouvaient être tenu pour de la littérature sérieuse. Et les efforts fournis, à partir des années 1950, pour réhabiliter l'écrivain par son écriture seulement ne rendait pas forcément compte de cet objet hybride qu'est le Voyage extraordinaire : certes des dizaines de milliers de pages formant les 62 romans mais aussi plus de 6000 illustrations, des mises à la scène par Verne lui-même de ces livres en féeries spectaculaire a pu être perçue par les académiciens et les "vrais" écrivains comme puérile et antilittéraire. 

       Verne est originale et intéressant pour cette raison, parce qu'il soulève des question littéraires non orthodoxes et qu'il n'est " pas forcément un écrivain ". C'est Jean Delabroy qui a osé ce doute puis la magnifiquement dissipé quand il a dit que Verne a été un écrivain non par ses livres , non par le travail d'âne de l'écriture mais par sa
    " possession de l'image ", images formidable qui tirent en avant chacun de ses livres. Au fond, l'illustration, le théâtre, les plaques de lanternes magiques, le cinéma et la télévision, le phénomène d'adaptation du texte découle de cette possession de l'image, de la dynamique "imageante" de cette imagination. C'est finalement ce trait - l'image à lire et à voir -, qui explique que Jules Verne ait pénétré si facilement le monde, que son héritage soit chaque jour plus florissant dans l'industrie culturelle, bien qu'on lise de moins en moins ses livres, comme les classiques en général. 
    Quand nous pensons à lui, nous ne voyons plus que de grandes images. C'est plus fort que nous, ou plutôt, ces images sont plus forte que nous.

     L'image, si elle a fait le succès de Verne, lui a joué des tours, dont celui, justement, de le réduire à une image : celle du pédagogue enchanteur de la jeunesse et du "père" de la science-fiction. 

    En France, le premier succès des Voyages extraordinaires était lié au "merveilleux scientifique" à la manière dont Verne avait fait de la machine un objet de spectacle et d'émerveillement, à une époque où chaque innovation technologique semblait le fruit d'une magie industrielle. La tombée en désuétude de ses grands romans s'explique en partie par le fait que les techniques qu'ils décrivaient ( la vapeur, les ballons... ) ont paru obsolète aux jeunes lecteurs des générations suivantes. Le monde de Verne a disparu dans la Grande Guerre, enfoui désormais sous la nostalgie du passé et de l'enfance.  

     

     

     


    votre commentaire



    Suivre le flux RSS des articles
    Suivre le flux RSS des commentaires