• Jules Verne et l'image

     

    Jules Verne et l'image

    Verne a été lu, mais rarement "adoubé" par ses pairs au motif que ses livres adressés à la jeunesse ne pouvaient être tenus pour de la littérature sérieuse. Et les efforts fournis, à partir des années 1950 pour réhabiliter l'écrivain par son écriture seulement ne rendaient pas forcément compte de cet objet hybride qu'est le Voyage extraordinaire ; certes, des dizaines de milliers de pages noircies, mais aussi plus de 6000 illustrations, des mises à la scène par Verne lui-même de ses livres en fééries spectaculaires, bref, une médiation ou une "transpédiation" de l'écrit par l'image et le Grand Spectacle qui, dans notre civilisation du livre, a pu être perçue par les académiciens et les "vrais" écrivains comme puérile et antilittéraire.

    Verne est original et intéressant pour cette raison, parce qu'il soulève des questions littéraires non orthodoxes et qu'il n'est "pas forcément écrivain". C'est Jean Delabroy qui a osé ce doute puis l'a magnifiquement dissipé quand il a dit que Verne a été écrivain non par ses livres, non par le "travail d'âne" de l'écriture, mais par sa "possession de l'image", images formidables qui tirent en avant chacun de ses livres. Au fond, l’illustration, le théâtre, les plaques de lanterne magique, le cinéma et la télévision, le phénomène d'adaptation du texte découle de cette possession de l'image, de la dynamique "imageante" de cette imagination. C'est finalement ce trait, plus que le cosmopolitisme de ses romans "géographiques", qui explique que Verne ait pénétré si facilement le monde, que son héritage soit chaque jour plus florissant dans l'industrie culturelle , bien qu'on lise de moins en moins ses livres (comme les classiques en générale). Quand nous pensons à lui, nous ne voyons que de grandes images. C'est plus fort que nous, ou plutôt, ces images sont plus fortes que nous.

    L'image, si elle a fait le succès de Verne, lui a joué des tours, dont celui, justement de le réduire à une image : celle du pédagogue enchanteur de la jeunesse et du "père" de la science-fiction. En France, le premier succès des "Voyages extraordinaires" était lié au "merveilleux scientifique", à la manière dont Verne avait fait de la machine un objet de spectacle et d'émerveillement, à une époque où chaque innovation technologique semblait le fruit d'une magie industrielle. La tombée en désuétude de ses grands romans s'explique en partie par le fait que les techniques qu'ils décrivaient ont paru obsolètes aux jeunes lecteurs des générations suivantes. Le monde de Verne a disparu dans la Grande Guerre, enfoui désormais sous la nostalgie du passé et de l'enfance.       

      


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