• Les Cinq Cents Millions de la Bégum

     

    La fortune fabuleuse d'une princesse hindoue (500 millions de francs-or des années 1878 - 1879) est partagée entre deux légataires très différents : La famille Sarrasin, des Français généreux et idéalistes, et un allemand, Schultze, habité d'une terrible volonté de puissance. Cinq ans après l'héritage, les Sarrasin, aidés de leur ami Bruckmann, ont construit dans l'Oregon, aux Etats-Unis, France-Ville, espace du bien être et de la qualité de la vie. Herr Schultze a bâti Stahlstadt, la cité de l'acier, dont le but avoué est de détruire France-Ville et d'asservir le monde. Un énorme canon à longue portée menace la cité radieuse. Du Bien et du Mal, qui l'emportera ?

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    A l'origine de ce roman, un scénario de Paschal Grousset, communard en exil et en difficulté, qui s'intitule " L'Héritière de Langevol ". Hetzel rachete le texte et Jules Verne remodèle le sujet de fond en comble, après un voyage en Europe du Nord ou il a visité l'usine Krupp et observé ls préparatifs de guerre de l'Empire austro-allemand. C'est le premier et le plus réussi des romans de politique fiction de Jules Verne où l'on voit s'ébaucher l'image du savant fou.

    Extrait

    Discours du Dr Sarrasin

    " Messieurs, parmi les causes de maladie, de misère et de mort qui nous entourent, il faut en compter une à laquelle je crois rationnel d'attacher une grande importance : ce sont les conditions hygiéniques déplorables dans lesquelles la plupart des hommes sont placés. Ils s'entassent dans les villes, dans des demeures souvent privées d'air et de lumière, ces deux agents indispensables de la vie. Ces agglomérations humaines deviennent parfois de véritables foyers d'infection. Ceux qui n'y trouvent pas la mort sont moins atteints dans leur santé ; leur force productive diminue et la société perd de grandes sommes de travail qui pourraient être appliquées aux plus précieux usages. Pourquoi ne réunirions-nous pas toutes les forces de notre imagination pour tracer le plan d'une cité-modèle sur des données rigoureusement scientifiques ? Pourquoi ne consacrerions-nous pas ensuite le capital dont nous disponsons à édifier cette ville et à la présenter au monde comme un enseignement pratique... ?

      France-Ville (Extrait)

    Pour obtenir le droit de résidence à France-Ville, il est nécessaire de donner de bonnes références, être apte a exercer une profession utile ou libérale, dans l'industrie, les sciences ou les arts, de s'engager à observer les lois de la ville. Les existences oisives n'y seraient pas tolérées.

    Inutile de dire que les enfants sont astreints dès l'âge de quatre ans, à suivre les exercices intellectuels et physiques, qui peuvent seuls développer leurs forces cérébrales et musculaires. On les habitue tous à une propreté si rigoureuse, qu'ils considèrent une tache sur leurs simples habits comme un déshonneur véritable.

    L'eau coule partout à flots. Les rues pavées de bois bitumé, et les trottoirs de pierre sont aussi brillants que le carreau d'une cour hollandaise. Les marchés alimentaires sont l'objet d'une surveillance incessante. Cette police sanitaire, si nécessaire et si délicate, est confiée à des hommes expérimentés, à de véritables spécialistes, élevés à cet effet dans les écoles normales.

    Leur juridiction s'étend jusqu'aux blanchisseries. Aucun linge de corps ne revient à son propriétaire sans avoir été véritablement blanchi à fond. Les hôpitaux sont peu nombreux, car le système de l'assistance à domicile est général. Il est à peine besoin d'ajouter que l'idée de faire d'un hôpital un édifice plus grands que tout les autres et d'entasser dans un même foyer d'infection sept à huit cents malades, n'a pu entrer dans la tête d'un fondateur de la cité modèle.

    On ne finirait pas si l'on voulait citer tous les perfectionnements hygiéniques que les fondateurs de la ville ont inaugurés. Chaque citoyen reçoit, à son arrivée, une petite brochure où les principes les plus importants d'une vie réglée selon la science sont exposés dans un langage simple et clair.

    Stahlstadt - La cité de l'acier (Extrait)

    C'est au centre de ces villages, au pied même des Coals-Butts, inépuisables montagnes de charbon de terre, que s'élève une masse sombre, colossale, étrange, une agglomération de bâtiments réguliers, percés de fenêtres symétriques, couverts de toits rouges, surmontés d'une forêt de cheminées cylindriques, et qui vomissent par ces mille bouches des torrents continus de vapeurs fuligineuses. Le ciel en est voilé d'un rideau noir, sur lequel passent par instants de rapides éclairs rouges. Le vent apporte un grondement lointain, pareil à celui d'un tonnerre ou d'une grosse boule, mais plus régulier et plus grave. 

    Cette masse est Stahlstadt, la Cité de l'Acier, la ville allemande, la propriété personnelle de Herr Schultze, l'ex-professeur de chimie d'Iéna, devenu, de par les millions de la Bégum, le plus grand travailleur du fer et, spécialement, le plus grand fondeur de canons des deux mondes. Il en fond, en vérité, de toutes formes et de tout calibre, à âme lisse et à raies, à culasse mobile et à culasse fixe, pour la Russie et pour la Turquie, pour la Roumanie et pour le Japon, pour l'Italie et pour la Chine, mais surtout pour l'Allemagne. 

    Grâce à la puissance d'un capital énorme, un établissement monstre, une ville véritable, qui est en même temps une usine modèle, est sortie de terre comme à un coup de baguette. Trente mille travailleurs, pour la plupart Allemands d'origine, sont venus se grouper autour d'elle et en former les faubourgs. En quelques mois, ses produits ont dû à leur écrasante supériorité une célébrité universelle. Le professeur Schultze extrait le minerai de fer et la houille de ses propres mines. Sur place, il les transforme en acier fondu. Sur place, il en fait des canons.

     Ce qu'aucun de ses concurrents ne peut faire, il arrive, lui, à le réaliser. En France, on obtient des lingots d'acier de quarante mille kilogrammes. En Angleterre, on a fabriqué un canon en fer forgé de cent tonnes. A Essen, M. Krupp est arrivé à fondre des blocs d'acier de cinq cent mille kilogrammes. Herr Schultze ne connaît pas de limites : demandez-lui un canon de poids quelconque et d' une puissance quelle qu' elle soit, il vous servira ce canon, brillant comme un sou neuf, dans les délais convenus. Mais, par exemple, il vous le fera payer ! Il semble que les deux cent cinquante millions de 1871 n'aient fait que le mettre en appétit. 

    En industrie canonnière comme en toutes choses, on est bien fort lorsqu'on peut ce que les autres ne peuvent pas. Et il n'y a pas à dire, non seulement les canons de Herr Schultze atteignent des dimensions sans précédent, mais, s'ils sont susceptibles de se détériorer par l'usage, ils n'éclatent jamais. L'acier de Stahlstadt semble avoir des propriétés spéciales. Il court à cet égard des légendes d'alliages mystérieux, de secrets chimiques. Ce qu'il y a de sûr, c'est que personne n' en sait le fin mot. Ce qu'il y a de sûr aussi, c'est qu'à Stahlstadt, le secret est gardé avec un soin jaloux. 

    En arrivant sous les murailles mêmes de Stahlstadt, n'essayez pas de franchir une des portes massives qui coupent de distance en distance la ligne des fossés et des fortifications. La consigne la plus impitoyable vous repousserait. Il faut descendre dans l'un des faubourgs. Vous n'entrerez dans la Cité de l'Acier que si vous avez la formule magique, le mot d'ordre, ou tout au moins une autorisation dûment timbrée, signée et paraphée.

     

     

     


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